IV
Tarrasque - Foster - L'île de Hauteterre - La "Cale sêche" - Le capitaine - Recrutement
Tandis que la barque nous emmenait vers la côte, je me demandais quel accueil serait réservé à un taranien et un nain sur la colonie tarrasquine. Les tarrasquins - et non les tarrascons, comme on a trop tendance à les appeler dans l'Empire - sont en effet un peuple à la rancune tenace et je craignais que la guerre qui avait livrée quelques années plus tôt ne vienne compromettre leurs dispositions à notre égard.
Comparés au raffinement et à la complexité de la culture taranienne, la société tarrasquine passe pour primitive. C'est une société féodale, rassemblement de clans assujetis à un même souverain. Les tarrasquins sont simples et directs, ils rient fort, mangent beaucoup et lorsqu'ils se fâchent, on assiste à de véritables explosions de colère. Ils n'ont pas l'habitude de dissimuler leurs sentiments ou leur volonté, au contraire des taraniens où le jeu politique est une seconde nature. Les taraniens traitent les tarrasquins de barbares, arriérés et rustauds, tandis que les tarrasquins considèrent les taraniens comme des menteurs, des voleurs et des traîtres. Comme on peut s'en douter, l'Empire et le royaume de Tarrasque n'ont jamais eut de très bons rapports, et leur histoire commune est parsemée de guerres sanglantes et d'incidents violents.
Royaume côtier, Tarrasque est évidemment présent dans la Mer du Croissant : le royaume a depuis longtemps réalisé l'importance du commerce maritime, et l'actuel souverain Manaddan le Troisième, a fait en sorte que Tarrasque possède un maximum de comptoirs dans et autour de la Mer du Croissant. Inutile de préciser, je pense, que les colonies tarrasquines ont, au moins dans l'Empire, une solide réputation de coupe-gorges et de repaires de pirates. Ce qui, je le soupçonne, n'était pas pour déplaire à Brimstone.
Nous étions trois dans l'esquif : Bartholomew, un de ses compatriotes andvar et moi-même. L'andvar était un solide gaillard au visage dur, dépourvu de barbe comme de chevelure, et à la peau tannée par l'exposition au soleil. Une grande cicatrice le défigurait de part et d'autre de la bouche, lui donnant l'air d'arborer continuellement un sourire mauvais. Il répondait au nom de Foster, et Bart m'apprit qu'il avait été mercenaire et aventurier autrefois, avant de se reconvertir comme armateur.
Ses navires avaient été incendiés pendant le siège de Catar Durad et Foster avait tout perdu, sauf un dernier navire qu'il avait réussi à faire quitter le port sous le feu de l'armada impériale. Ce navire, c'était la bisquine à bord de laquelle nous avions fui l'archipel. Elle portait le nom de Patriarche, en l'honneur du dirigeant de Catar Durad, Halodin. Les andvars ignoraient ce qu'Halodin était devenu lorsque la ville avait été prise, mais ils ne nourrissaient aucune illusion sur son sort.
***
Foster n'était pas très bavard, et les lieues qui nous séparaient de Hauteterre étaient bien longues, aussi je décidais de questionner Brimstone sur ses intentions à mon sujet :
"Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris ce que vous avez dit tantôt sur le pont. En quoi ma présence vous simplifiera-t-elle le commandement du navire ?
- Tu comprendras bien assez tôt, mon gars." Et je ne pus rien lui soutirer de plus.
Une vingtaine de minutes plus tard nous parvînmes dans le port de Hauteterre : il avait été décidé que Foster garderait la barque tandis que Bartholomew et moi iriont en ville à la recherche d'un équipage. Un équipage qui, si possible, n'aurait pas été trop regardant à l'idée d'une activité de piraterie dirigée contre l'Empire. Brimstone me tendit une sabre de marine et me demanda de le porter à la ceinture, "en cas de besoin". Je remarquais que lui-même portait deux coutelas d'aspect sinistre et un pistolet. Foster avait beau rester avec la barque, il portait également un sabre et une courte hachette. Ses préoccupations faisant écho à ma propre inquiétude quant à la réaction des tarrasquins, j'acceptais le sabre de bonne grâce. Puis nous nous mîmes en quête d'une taverne.
La ville de Hauteterre serait mieux décrite par le terme d'agglomération, tant il s'agissait de barraques miteuses flanquées autour du fort qui surplombait les quais. Les rues étaient sales et bruyantes, et dans les rues que nous empruntâmes nous n'avons croisé que des individus à l'air louche. Les ruelles formaient un véritable labyrinthe de passages et de venelles. Par chance, Bartholomew semblait bien connaître le chemin, car seul je me serais à coup sûr perdu et j'aurais probablement fini égorgé dans une impasse. Le soleil disparaissait déjà à l'horizon lorsque Brimstone s'arrêta devant un établissement de l'intérieur duquel provenaient des chants et des cris. Un rapide coup d'œil sur l'enseigne m'apprit qu'il portait le nom de "Cale sêche". Quiconque avait baptisé cet endroit avait probablement cru faire un mot d'esprit. Sans plus de cérémonie, Brimstone poussa la porte et pénétra à l'intérieur du bouge.
***
J'ai vu tant de tavernes et d'auberges que je serais bien incapable de faire une description précise de l'intérieur de la "Cale sêche". Comme toutes les tavernes, c'était sombre, puant et sale. Lorsque nous entrâmes, les voix se muèrent en murmures et nous sentîmes l'attention des clients portée sur nous. La clientèle était hétéroclite, c'était même le moins que l'on puisse dire. Elle comprenait principalement des humains, hommes et femmes, de tous horizons, mais un rapide coup d'œil me permit d'identifier un Reptilien de Nib ainsi qu'un homme-bête du nord, à la fourrure sombre.
Brimstone trouva son chemin jusqu'au comptoir.
"Qu'est-ce que ce sera, petit ?" lança le tavernier, un humain obèse qui louchait.
"Sers-moi une pinte de ton meilleur tord-boyau, et que je te prennes pas à me refourguer de la pisse de rat... gros."
Le tavernier grogna et reporta son attention sur moi.
"Et pour vous, gentilhomme ?
- La même chose."
Je n'avais jamais été porté sur l'alcool, mais je me doutais qu'il ne devaient rien servir d'autre. Au moins j'éviterais la pisse de rat. Le tavernier sortit deux récipients qui avaient du, à une époque, être en verre avant d'être patiemment graissés par des années d'usage et trop peu de lavage, et les remplit avec le contenu d'une bouteille portant une étiquette noire sur laquelle je devinais les mots "Mort assurée". Brimstone vida son verre d'un trait. Il avait de l'expérience dans le domaine : c'est à peine si je vis une larmichette apparaître au coin de son œil valide et la grimace qu'il esquissa. Puis s'en crier gare il éleva la voix :
"Mes amis ! Vous savez ce que je vois ?"
Une voix dans le fond de la salle ricana :
"C'est normal de voir des trucs après avoir bu ça, p'tit gars !"
Les autres clients s'esclaffèrent. Au moins l'atmosphère se détendit-elle un peu.
"Ce que je vois, c'est la plus belle brochette d'hommes et de femmes qui soit !"
Quelques "Ouais !" retentirent, un peu timidement.
"Des hommes et des femmes... des hommes et des femmes qui aiment l'aventure ! Des hommes et des femmes qui cherchent le frisson ! Le genre d'hommes et de femmes que le capitaine Graaf ici présent recherche pour son équipage !"
Je faillis recracher ma boisson lorsqu'il pronconça ces mots - ça aurait peut-être mieux valu que de l'avaler, ceci dit. Capitaine ? A quoi jouait-il, bon sang ? Une femme se leva dans l'assistance. Elle avait les traits acérés, la peau mate et des cheveux noirs coupés court et ramenés en arrière. Pas très grande mais musclée, pas franchement belle, elle avait un je-ne-sais-quoi de fascinant à regarder. Elle me lança un bref coup d'œil, comme si ça suffisait pour jauger de mes aptitudes de commandement, et lança à Brimstone :
"J'imagine que le navire est la bisquine qui est restée mouillée au large."
Brimstone lui adressa un grand sourire :
"Tout juste ! Le Patriarche est un beau navire, pour sûr !
- Et la solde ?
- 2 doublons par matelot, 5 par officier. Le butin sera divisé selon les parts habituelles.
- Le butin ? Peut-on savoir quel genre d'aventures sont au programme, andvar ?"
Bartholomew ne se départit pas de son sourire :
"Disons que ne pas aimer les taraniens est un avantage."
Cette déclaration provoqua un concert de dicussions à mi-voix dans la taverne. Le reptilien fut le premier à se lever.
"J'en suis", siffla-t-il.
La jeune femme fut la suivante :
"Je hais les taraniens. Si vous acceptez les nains et les lézards alors vous ne verrez pas d'objection à avoir des femmes à bord, capitaine ?"
Il me fallut un instant pour comprendre que cette question était pour moi :
"Aucune, madame... Je veux dire, matelot."
Elle eut un sourire en coin. Je lus dans son regard qu'elle me jugeait inapte. J'avais lu que le code des pirates autorisait tout marin à revendiquer le commandement face à un mauvais capitaine, et je compris que j'allais devoir très vite apprendre à commander un navire si je tenais à la vie.
***
Au total nous visitâmes trois tavernes et recrutâmes quarante-deux marins, dont six femmes, quatre hommes-bêtes, et un reptilien. Brimstone semblait très satisfait. Et moi, j'avais l'impression d'être un condamné en sursis.