
Hier je suis allé voir les Contes de Terremer, premier film de Goro Miyazaki inspiré des romans de Ursula K. Le Guin. Flop au Japon où les critiques l'ont descendu, Goro a payé bien cher le fait d'être un "fils de". Pourtant le film ne méritait pas de recevoir un tel traitement. Il était stupide de croire que le fils se hisserait en un seul film au niveau des trois décennies de l'œuvre du paternel. Qu'on se le tienne pour dit : les Contes de Terremer n'est pas un film d'Hayao Miyazaki. C'est un film de Goro Miyazaki, et un beau film.
Bien sûr Terremer n'a pas le niveau de détail de Princesse Mononoke ni la richesse graphique du Château Ambulant. Mais il ne faut pas comparer ce qui n'est pas comparable. Mononoke a nécessité trois ans de travail et un budget colossal (2,8 milliards de yen). Terremer a été réalisé en huit mois à moindre frais, les patrons du Studio Ghibli ayant visé l'économie. A côté de cela, Goro a choisi un style graphique très proche de celui de son père, avec une volonté de rester proche des autres films du studio. Ce choix l'aura finalement pénalisé puisqu'il invite invariablement à la comparaison. Imaginez la pression qui devait reposer sur ses épaules : Goro a du réaliser un film du compromis, ce qui donne au film ce côté "entre deux chaises". Peut-être aurait-il mieux valu qu'il coupe radicalement les ponts avec son héritage, mais je doute qu'il ait été totalement libre de prendre cette décision. Goro est également pénalisé par son manque d'expérience, qui se ressent surtout au niveau du rythme du film.
Jusque-là, on pourrait croire que j'essaie de trouver des excuses à Goro, genre "le film est mauvais mais vu les circonstances il a fait de son mieux." C'est faux, pour la simple et bonne raison que le film n'est absolument pas mauvais. Inégal, oui. Un peu longuet, clairement. Mais les Contes de Terremer est un film simplement beau et touchant, et étonnemment intimiste vu l'univers où il prend place. Dans un univers de fantasy plein de magie et de dragons, le film se concentre sur une poignée de personnages gravitant autour d'Arren, jeune prince en quête de rédemption. D'ailleurs le film aurait du s'appeler "une histoire de Terremer" plutôt que "les Contes..." puisqu'il s'agit vraiment de ça : un chapitre inscrit au sein d'une fresque nettement plus vaste (le film adapte vaguement le volume trois des romans, l'Ultime Rivage, avec des éléments du volume quatre, Tehanu). Un peu frustrant, mais c'est bien l'histoire d'Arren qui nous intéresse.
Ce garçon paumé, effrayé face à la mort, la solitude et les responsabilités, est le regard du réalisateur sur la jeunesse du monde moderne, une jeunesse qui peine à se définir dans la société bâtie par leurs aînés. Certains ont vu dans le parricide qui survient dès les premières minutes du film le résumé des relations entre Goro et son père. Je pense que c'est rater l'essentiel du film, à savoir la relation père/fils incarnée par Épervier et Arren. Arren cherche un sens à la vie : le sage Épervier ne peut lui offrir que des vérités simples, et l'opportunité de voyager un temps avec lui pour trouver ses propres réponses. Tiraillé entre diverses influences, harcelé par ses doutes et ses remords, Arren va finalement devoir apprendre à vivre avec ses contradictions et s'assumer comme individu à part entière. Le cheminement d'Arren, c'est celui de Goro.
On regrettera la méchant de pacotille, qui essaie trop d'être un méchant Miyazakien (tout liquide et visqueux, etc) pour vraiment convaincre, et on retiendra du film ces petites scènes de bonheur et d'émotion que vont traverser ses héros. Arren regardant les navires dans le port, la très émouvante chanson de Therru sur les collines... Contemplatif, le film l'est peut-être un peu trop, mais ce sont ces moments de calme et ces paysages bercés par une douce lumière qui viennent donner tout leur charme à Terremer. Loin de la fantasy guerrière façon Seigneur des Anneaux ou du foisonnement visuel de son père, Goro livre un film remarquablement sobre, qui ne perd jamais de vue ses personnages.
Certains ont dit que Goro n'avait pas le talent nécessaire pour relever le défi de la réalisation d'un film. Les Contes de Terremer sont la preuve du contraire.
par Julien
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