I
Où l'on cherche un commencement – Les Andvars – Cinq siècles d'amitié – Lord Pickett – L'optimisme de la jeunesse – Les plans impériaux
Où l'on cherche un commencement – Les Andvars – Cinq siècles d'amitié – Lord Pickett – L'optimisme de la jeunesse – Les plans impériaux
Il y a longtemps que l'idée de coucher mes mémoires sur le papier me taraude, et, alors que j'ai fêté il y a quelques jours ma quarante-et-unième année sur la Pénultième Terre, j'ai réalisé l'importance de m'y consacrer avant que l'âge, la fièvre ou l'acier d'une lame vienne mettre un terme à mon existence.
Je ne sais par où commencer. Il est toujours malaisé de situer le début d'une histoire. S'il fallait remonter chaque fil conducteur en partant de sa conclusion, ne mèneraient-ils pas tous à davantage d'histoires ? Ou bien peut-on isoler un seul événement, un moment précis qui a été le déclencheur, le point de convergence ?
Dans mon cas, le plus proche que je puisse me rapprocher d'un commencement est certainement le jour fatidique du 17 février 1594. J'avais passé les trois dernières en tant qu'ambassadeur taranien à Catar Durad, la cité-état Andvar de la Mer du Croissant. Je dois dire que le mal du pays ne m'obsédait guère : j'avais à dessein cherché à mettre de la distance entre les terres continentales sous domination impériale, et les Andvars, ou "nains" comme on tend à les surnommer dans l'Empire, se montrèrent un peuple charmant et accueillant.
On cultive beaucoup de propos discriminatoires sur les Andvars à Taranis. Ainsi, les Andvars ne sont pas tous forgerons, ni tous barbus (et leurs femmes ne portent pas la barbe). Ils sont avant tout de grands navigateurs, et des constructeurs ingénieux. Seule leur petite taille est avérée - et certainement source de tous ces quolibets dont ils sont la victime dans les cercles mondains de l'Empire.
L'Empire et l'Union des cités-états Andvars avaient connu cinq siècles de paix. Hélas, il faut croire que les meilleurs choses ont une fin. L'Empire se remettait péniblement d'une terrible guerre avec ses voisins, les royaumes de Thalassie et de Tarrasque. L'Empereur Taran XVII en sortait vainqueur, mais laissait la trésorerie de la nation exsangue. On parlait de l'imminence de pénuries et de famines dans les régions les plus reculées. Déjà des noyaux de révolte avaient été matés, sans toutefois atteindre les pics de violence barbare que l'Empire avait connu vingt ans plus tôt, lorsque les Géomanciens avaient été décrétés hérétiques et massacrés.
Ces nouvelles me chagrinaient, évidemment, mais ma famille avait depuis longtemps disparu et les îles de Catar Durad étaient situées bien loin de ces troubles. Lorsque les grands galions impériaux mouillèrent dans la baie, à quelques lieues de la forteresse, le patriarche Halodin et son peuple n'y vit qu'une escale d'une quelconque expédition de leurs amis taraniens. C'est ainsi que ce fameux 17 février, en tant qu'ambassadeur de l'Empire, je fus convié à bord du navire amiral, la Gloire de Taranis, où j'eus l'immense déplaisir de rencontrer pour la première fois le Lord-Amiral Pickett, commandant en chef de la flotte militaire impériale.
***
Lord Erasmus Pickett, un petit homme dont le visage émacié, doté d'une fine moustache, était abondamment poudré et recouvert d'une perruque, me reçut dans sa luxueuse cabine. Si luxueuse, en fait, que pour peu que l'ont eut ignoré l'acajou des murs, on eut pu se croire dans quelque salon de la noblesse de la capitale. Lord Pickett lui-même était richement vêtu, et donnait davantage à voir le noble que le militaire (si tant est qu'il ne fut pas amiral par la seule grâce de sa naissance).
Il me demandait de remettre au patriarche une demande officielle de l'Empereur Taran XVII. Cette demande, en substance, était la suivante : des études récentes montraient que l'explorateur taranien, Léon Chêtreplaine, avait revendiqué ces îles au début du XIVe siècle. L'Empereur appliquait donc son droit légitime d'en réclamer la souveraineté. Catar Durad allait devenir protectorat impérial, et les recettes commerciales engrangées par l'exploitation du détroit reliant la Mer du Croissant à la Mer Intérieure devenaient, de fait, propriété de l'Empire.
"Monseigneur ! m'écriais-je dans un élan d'impétuosité, les Andvars n'accepteront jamais ces termes. Cela s'apparente à une annexion pure et simple !"
Un rictus mauvais apparut à la commissure de ses lèvres,
"Vos années passées auprès de ces dégénérés vous ont obscurci l'esprit, ambassadeur Van de Graaf. Ne croyez-vous pas qu'ils saisiront volontiers l'occasion de se joindre à notre grande civilisation ? Après tout, nous ne leur demandons pas de quitter ces îles. Ils deviendraient des citoyens impériaux à part entière.
- Vous les traitez de dégénérés, Lord-amiral, mais oubliez que c'est à eux que l'on doit la navigation, la longue-vue, la poudre à canon. Lorsque nous en étions encore à bâtir des huttes de boue, ils bâtissaient des palais. Lorsque nous étions en train d'inventer des dieux, ils étudiaient des étoiles lointaines.
– Broutilles que tout cela. Regardez-les : physiquement diminués, politiquement dispersés. Sans âme, sans vision.
– Leur histoire est pleine de guerres, de passion et de sang. Leur pacifisme actuel n'est pas signe de faiblesse, mais d'équilibre."
Pickett, se leva, agacé, s'empara de sa canne et m'invita à quitter sa cabine. Nous marchâmes sur le pont de la Gloire de Taranis, les blocs d'onyx de Catar Durad se découpant sur l'horizon. La cité-état s'étendait sur trois îles, reliant ses différents quartiers par des ponts suspendus et des canaux. Je pouvais deviner les silhouettes affairées des Andvars traversant les ponts d'une île à l'autre et vaquant à leurs occupations, ignorants de ce qui se jouait sur ce navire prétendu allié.
"Coupons court à ces discussions, lança abruptement Pickett. Vous me dites qu'ils refuseront ?
– Tout à fait, répondis-je, persuadé – qu'il est beau, l'optimisme de la jeunesse ! – que cinq siècles d'amitié avec les Andvars pousseraient la flotte impériale à s'en retourner et oublier cette bêtise.
– Hé bien ! Cela n'est pas pour me déplaire," répliqua le Lord-Amiral.
Au ton qu'il employa, un horrible doute s'empara de moi, formant une boule dans mon estomac.
"Que voulez-vous dire, lord Pickett ?
- Que nous allons couper court à ces salamalecs diplomatiques et donner l'assaut avant l'heure du thé."
Ce fut comme si l'on me fouettait le visage avec une lanière de cuir.
"Comment ? Auriez-vous perdu la raison ?"
Pickett se tourna vers moi, son rictus s'étant transformé en un sourire triomphant, irradiant la malice.
"Je ne fais que me conformer aux plans de sa majesté impériale.
– Alors je dois tenir mon rôle d'ambassadeur et rapporter au patriarche Halodin que l'Empire Taranien déclare la guerre aux Andvars.
– J'ai bien peur que le rôle décidé pour vous soit tout autre, jeune Van de Graaf."
Avant que j'eus le temps de réagir, deux puissants marins s'étaient emparés de moi, bloquant mes bras comme dans un étau. Un lieutenant s'avança, portant un coffret. Pickett ouvrit le coffret et en sortit un mousquet très ouvragé, que je reconnus du coin de l'œil comme étant de conception Andvar. Je compris ce que Pickett s'apprêtait à faire alors qu'il s'occupait consciencieusement à charger l'arme à feu. Un silence malaisé s'installa sur le pont du navire, troublé seulement par le cri des mouettes. Je sentis la pression sur mes bras se relâcher. Puis Pickett se tourna vers moi, et sans plus de cérémonie, braqua l'arme dans ma direction.
"Vous aurez au moins le réconfort d'être mort pour le bien de l'empire, mon jeune ami.
– Maigre consolation, Pickett."
J'envoyais prestement mon coude gauche dans le nez d'un des deux marins, et me projetais en arrière, faisait tomber l'autre à la renverse. Aussitôt sur mes pieds, et j'élançais par dessus la rambarde, prêt à sauver ma vie en nageant jusqu'au rivage. Le tonnerre retentit derrière moi et ce fut comme si on m'arrachait le bras droit : une douleur fulgurante foudroya mon épaule et je basculais, à moitié sonné, par-dessus bord. Je vis les flots se rapprocher de moi à toute allure, étendue sombre et mouvante, puis tout devint noir.
On ne s'étonnera guère, en ces conditions, que j'eus manqué le plus gros de la bataille.
***
Commentaires
Trackbacks
Aucun trackback pour cet article


Et c'est amusant de voir à travers certains noms quelques références littéraires (Tolkien par exemple)...
Continue !