Vendredi 5 janvier 2007
II



Cauchemars – L'étrange veilleur – La cité est perdue – Bartholomew Brimstone –
Colère et amertume – Une vie pour une vie – Le pacte




Durant mon inconscience, je fus en proie à des délires confus qui mêlaient de manière souvent incohérente souvenirs, terreurs et impressions fugaces. Aux premières sensations, où il me semblait tomber sans fin dans un abîme obscur qui se refermait sur moi, firent place rapidement à de pures visions de cauchemar. Je vis Lord Pickett, du sang sur les mains et dégoulinant de sa bouche, ricanant de ma bêtise sur le pont de son navire, lequel, se tordant de manière obscène sur une mer rougeâtre aussi consistante que de la boue dans laquelle je me débattais vainement, n'était plus un vaisseau mais une bête fabuleuse qui avançait sur moi pour me dévorer. Et alors que se refermaient sur moi les mâchoires fantastiques, qui étaient à la fois celles de la bête-navire que de Pickett lui-même, je basculais dans une vision différente, mais tout aussi vivace.

Sous mes yeux s'étalait un pays de collines escarpées et de bosquets de sapins dénudés. Ici et là je devinais les silhouettes indistinctes de hameaux et de villages, assemblage incohérent de fermes et de maisons crasseuses, de pierre grise et de chaume. Sur les collines aux flancs saillants, des groupes de tâches blanches m'évoquèrent des troupeaux de chèvres, mais nul berger n'était en vue. Ce paysage qui s'étendait sous mes yeux, je ne le connaissais que trop, car c'était le pays de Graaf, la terre de ma naissance où j'avais passé mon enfance. Le ciel se couvrait de nuages, annonciateur d'un de ces orages coutumiers de la région, spectacle à la fois terrifiant et magnifique. Mais cette douce nostalgie de temps innocents ne dura qu'un temps, car sous mes yeux l'horizon s'embrasa, et l'une après l'autre les constructions rustiques furent la proie des flammes. La chaleur me lêcha le dos, et je redoutais de me retourner, car c'était là un cauchemar familier, qui me hantait régulièrement. Malgré ma résistance, mon corps pivota, indifférent à mes efforts pour l'en empêcher.


Sous mes yeux, au pied du manoir de ma famille, laquelle n'avait plus de la noblesse que la particule, un bûcher était érigé. Sur le poteau de bois était attachée une jeune fille, douze ans peut-être, dont les cheveux d'un noir de jais avaient été coupés de manière anarchique. Son visage dont la blancheur contrastait sous le ciel orageux était couvert de gonflements et d'hématomes. Des silhouettes indistinctes s'affairaient autour de moi, me passant au travers. L'une d'elle brandissait une torche. Une clameur monta, réclamant du sang. Je tentais d'empêcher ce qui allait arriver, mais une force me saisit les bras et me retint en arrière, tentant de m'en détourner le regard. Mais alors que le bûcher s'embrasait, le regard de la fille plongea dans le mien, emplis d'une tristesse infinie et d'une incompréhension sourde. Et je ne pus détacher mon regard de ces yeux. Alors la vision se transforma à nouveau, et le manoir tout entier sembla se renverser pour m'écraser : c'était à nouveau une gigantesque mâchoire, et je m'enfuis dans un nouveau cauchemar pour lui échapper.

Je courrais au hasard parmi des bûchers érigés dans les rues de Catar Durad, sur lesquels agonisaient, leurs corps dévorés par les flammes, les malheureux Andvars avec qui je m'étais lié d'amitié au cours des trois dernières années. Quelque part dans le lointain retentissait un bruit anodin qui revêtait dans cet horrible délire l'apparence d'une improbable promesse de salut : c'était le cliquetis, clairement audible au milieu du chœur des cris de douleur des suppliciés, d'un mécanisme qu'on remonte. Inconciemment, je me mis à fuir dans sa direction. Catar Durad s'effaça, tout devint noir et la mâchoire réapparut devant moi, inéluctable, me barrant la route. Mais cette mâchoire-ci s'ouvrit et se renferma, et des sons articulés en sortirent, quoique la voix qui les prononçât se révéla horriblement éraillée. Et les mots furent : "La fièvre est passée. Il vivra."


***

Il me fallut un moment pour réaliser que j'étais éveillé, et que le faciès grimaçant qui me surplombait était bien réel. Je ne distinguais d'abord qu'un chapeau, le genre haut-de-forme qui avait les faveurs de la mode ces temps-ci à Taranis, et un visage blanc aux traits grossiers. Puis je compris que la créature avait peint sur son visage la forme stylisée d'un crâne humain. Lorsque mes yeux se furent accoutumés à la lumière, je reconnus l'étrange veilleur pour ce qu'il était : un Garlutin, de cette race de gnomes à la peau verte qui vivent en tribus sur les rivages et les îles de la Mer du Croissant. De plus, de par ses atours et son apparence, il s'agissait à coup sûr d'un marabout.

Je me trouvais dans une cabane de bois vermoulu. Le bruit régulier du ressac m'indiqua que nous nous trouvions non loin de la côte. Petit à petit, les évènements qui avaient précédé mon délire me revinrent à l'esprit, et, ma langue prenant mon bon sens de vitesse, je parvins à émettre quelques gargouillis contenant les mots "Catar Durad". Le Garlutin tourna la tête vers ma gauche, comme pour guetter l'assentiment d'un autre, mais quand j'essayais de l'imiter une douleur fulgurante dans mon épaule droite manqua de me replonger derechef dans l'inconscience. Le Garlutin me foudroya du regard :


"Il ne faut pas bouger, pas encore. La blessure est grave. Restez calme."

Je ne fus pas étonné que la créature parlât ma langue, car seuls les nobles décadents de Taranis s'imaginent que les humains seuls sont doués d'intelligence. Mais la voix bourrue, fatiguée qui s'éleva à sa suite me prit davantage au dépourvu : c'était la voix d'un Andvar.

"Faites ce qu'il dit, si vous voulez vivre. Encore qu'il s'en est fallu de peu pour que nous ne soyions plus en mesure de vous arracher aux griffes de la mort, ambassadeur."

L'individu restait en dehors de mon champ de vision. Il ne semblait pas s'être déplacé, je dus donc en déduire qu'il m'observait depuis un coin de la petite pièce, dont la superficie ne pouvait pas dépasser les dix mètres carrés. Et il savait qui j'étais, ce qui lui laissait un avantage. Il reprit :

"Vous avez demandé des nouvelles de Catar Durad, je crois. Sachez d'abord que vous êtes resté en proie à la fièvre pendant six jours. Nous vous avons repêché le lendemain du début de la bataille. Les navires impériaux sont entrés dans la baie et ont commencé leur assaut sans sommation. Le gros de leur force nous était demeuré caché de l'autre côté de l'archipel, et est venu renforcer leur forces le deuxième jour. Au troisième jour, les murs du premier district sont tombés et les armées impériales ont débarqué en force, envahissant les premier et deuxième districts. Hier, seul le troisième district résistait encore, mais les navires de guerre le bombardent continuellement et à présent les impériaux contrôlent le fort. La cité est perdue."

La situation était pire que ce que j'imaginais. Reprenant mon souffle, je parvins à articuler :

"Je suis désolé.

- Officiellement, l'Empire a rompu l'alliance en représailles à l'assassinat de leur ambassadeur - votre assassinat - par les Andvars. C'est ainsi que leurs livres d'histoire se souviendront de leur crime, les transformant en victimes. Mais vous êtes vivant, malgré tout. J'ai extrait la balle, une balle de fabrication andvar, sans doute possible, mais un Andvar a-t-il pressé la gâchette, monsieur De Graaf ?

- Non."

Le Garlutin épongea la sueur qui ruisselait de mon front. Un visage hirsute apparut dans mon champ de vision : le visage taillé à la serpe d'un Nain, recouvert d'une épaisse barbe noire. Une partie de sa tête était recouverte de bandages qui lui cachaient l'œil gauche. Je parvins au prix d'efforts considérables à prononcer le nom de Pickett.

"Alors ce monsieur Pickett va vite regretter d'avoir quitter le giron de sa mère, car il a réveillé la colère des Andvars ! Nous sommes restés en paix depuis des siècles, mais cette trahison sera payée dans le sang !"

Son visage se tordait de colère, et des larmes amères coulèrent sur ses joues. Bizarrement, c'est à ce moment que je le reconnus, pour l'avoir croisé à plusieurs reprises par le passé, bien que jamais en proie à des émotions semblables :

"Vous êtes l'horloger, n'est-ce pas ? Bartholomew... Brimstone... ?"

Il sembla se calmer un peu. Juste un peu.

"C'est moi."

Je me souvins alors que Brimstone avait un jeune fils.

"Vous... Votre fils... Est-il... ?"

Un feu s'alluma dans les yeux de l'Andvar, et la violente rage que je préssentis me terrifia. Je crus qu'il allait me tuer dans l'instant, mais il se détourna vivement et ne répondit rien. Il disparut à nouveau de ma vision et, quelques instants plus tard, un cliquetis retentit. Je sus que c'était le bruit qui m'avait tiré de mon délire. Brimstone devait se concentrer sur quelque ouvrage d'horlogerie pour délester son esprit de sa colère et de ses pensées morbides. Bercé par ce bruit régulier, je fermai les yeux et, épuisé par la conversation si courte fut-elle, je m'endormis.

***

Ce fut Brimstone qui me réveilla. La douleur dans mon épaule était devenue plus présente, je la ressentais même lorsque je demeurais immobile. Le Garlutin n'était nulle part en vue, et l'Andvar posait sur moi son regard sombre et las. Il prit une profonde inspiration.

"Votre blessure se gangrène. Nous manquons de moyens ici pour vous soigner.

- Vais-je mourir ?"

Il soupira.

"Peut-être, peut-être pas. Votre épaule n'est pas encore nécrosée, mais ça ne saurait tarder. Si l'infection s'étant au reste de votre corps, vous serez perdu. C'est pourquoi j'ai une proposition à vous faire."

J'hochais la tête, pour lui signifier de poursuivre.

"Je peux vous amputer."

Il dut lire la terreur dans mon regard puisqu'il se hâta d'ajouter :

"Mais j'ai aussi moyen de remplacer le bras que vous perdrez."

Il disait vrai, évidemment. La science mécanique des Andvars dépassait de loin celle des humains, et j'avais déjà vu certains d'entre eux utiliser des prothèses articulées en lieu et place de membres perdus. Toutefois je n'avais pas connaissance que ces techniques fussent offertes à des humains, aussi la proposition de Brimstone me laissa en proie à l'incrédulité.

"Sûrement, vous allez exiger de moi quelque prix à payer ?"

Il sourit.

"Je peux sauver votre vie, mais à une condition : elle m'appartiendra.

- Je ne comprends pas...

- C'est pourtant simple. Une vie pour une vie. Vous serez lié à moi jusqu'à ce que je vous délivre, ou jusqu'à ma mort. Vous serez à mes ordres et me suivrez, dûssé-je aller jusqu'aux portes de l'Enfer. Qu'en dites-vous ?"

Ce marché était ridicule. Pourtant, quel choix avais-je ? De nombreuses fois je m'étais demandé s'il n'aurait pas mieux fallu que je meure, mais j'étais toujours allé de l'avant. J'aimais trop la vie pour y renoncer, et la perspective d'être dévoré par la nécrose ne m'attirait guère.

"Alors ma vie est vôtre, sous ces conditions."

Bart Brimstone me regarda un moment, et un sourire sans joie se dessina sur ses traits :

"Le jurez-vous, par vos ancêtres, sur votre âme et votre nom ?

- Je le jure.

- Ainsi soit-il."

Il se retira à nouveau. Quelques minutes plus tard, il réapparut, ainsi que le Garlutin. Ils échangèrent quelques paroles dans le babil strident du gnome, qui sonnait bien étrangement dans la bouche du nain. Le sens de leur discussion m'échappa totalement. Puis, ils m'administrèrent des drogues, et tandis que je glissai à nouveau dans la douce torpeur de l'inconscience, je vis le Nain produire une hache presqu'aussi grande que lui. Et les mots qu'il prononça alors furent les derniers sons que j'entendirent avant d'être emporté dans la mer des songes :

"Ça risque de faire un peu mal..."

***
par Julien publié dans : Bart Brimstone (Roman)
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