Lundi 15 janvier 2007
III


L'humour andvar - En mouvement - Le bras mécanique - La clé - Les termes du serment - Récit et discours- Le plan de Brimstone



Je dois dire que je ne goûtais jamais l'humour des Andvars autant qu'à ce moment précis. "Un peu mal", en effet, était un doux euphémisme pour désigner les terribles douleurs que je dûs subir pendant mon amputation et lors de l'opération visant à me doter d'un membre de remplacement, et ce malgré les drogues qui m'avaient été administrées. Je tournais de l'œil à plusieurs reprises, puis la douleur infernale me faisait revenir à moi pour mieux me faire regretter d'avoir survécu au complot de Lord Pickett. Ce fut, à tous les points de vue, une terrible expérience.

Je serais bien incapable de décrire ce que Brimstone me fit précisément, quelque sorcellerie, quelle science mystérieuse il usa pour me greffer ce bras mécanique que je porte encore aujourd'hui. C'est un assemblage en cuivre et en fer, étonnament léger, qui reproduisait avec perfection un membre humain jusqu'au dernier doigt. Sa peau métallique peut être retirée pour peu que l'on dévisse une douzaine de boulons, et permet d'admirer la précision et la compléxité de la mécanique d'horlogerie qu'elle abrite.

Pendant ma convalescence, que je passais dans une semi inconscience, je fus déplacé à bord d'un petit navire - pas plus grand qu'une barge, peut-être une bisquine. Je compris plus tard que notre premier lieu de villégiature se trouvait de l'autre côté du groupe d'île abritant Catar Durad : j'avais entendu parler de villages Garlutins suspendus dans la forêt, mais jamais je n'aurais cru que les Andvars rescapés du siège y auraient trouvé refuge. La masure où j'avais repris conscience était la propre cabane du sorcier Garlutin, qui répondait au nom de Lordag.

Dans leur volonté de s'assurer la main mise totale de l'archipel, les forces de l'Empire allaient tôt ou tard chasser, ou plus vraisemblablement massacrer ou réduire en esclavage, ses autres habitants. Cela incluait la population indigène de Garlutins, avec lesquels les Andvars avaient maintenu de bons rapports durant tous ces siècles. Les temps changeaient décidément pour le pire.

C'est pourquoi Bart Brimstone et son petit groupe d'alliés, comprenant quelques Andvars aux mines patibulaires que je ne reconnaissais pas, et une poignée de Garlutins verdâtres au babil désagréable, décidèrent de ne pas rester plus longtemps si près de la cité où flottait désormais l'étendard rouge et or des forces impériales. Regroupant le peu de vivres, d'armes et de munitions qu'ils avaient pu sauver à bord d'une embarcation, ils quittèrent ces rivages et disparurent dans l'immense plaine miroitante qu'était la Mer du Croissant.

***

Je ne jouais pas de rôle significatif dans les avantures de Bart Brimstone et les siens avant d'être à nouveau en état de me tenir debout sans vertiges. Avec les autres blessés et estropiés, tous des Andvars, Brimstone me logeait dans sa cabine, la plus grande du navire, car c'était la seule qui disposât de lits.

Nous avions mouillé quelques jours plus tôt lorsqu'il vint me demander de l'accompagner à terre. Cette perspective ne m'enchantait guère, car je ne me sentais pas encore totalement régénéré. Mon bras mécanique ne m'avait encore jamais servi : il pendait à mon côté, inerte. Au moins sa présence ne m'indisposait-elle presque plus. Je m'ouvris de mes inquiétudes au nain, qui sortit de sa poche une longue clé en cuivre. Il l'inséra dans une fente sur mon avant-bras, et commença à tourner. Chaque nouveau tour provoquait dans mon épaule des décharges de douleur largement surmontables mais bien réelles, qui manquèrent de me mettre à genoux tant mon corps était encore faible. Brimstone rit et m'intima de me remettre debout.

"Il faudra te montrer plus dur que ça, Graaf, si tu veux survivre en mer. Et je n'en attends pas moins : ta vie est à moi, et je n'entends pas te laisser la gaspiller prématurèment."

Je grinçais des dents en réalisant toutes les implications du serment que j'avais prêté. Brimstone vint se placer devant moi, une terrible expression dans son œil valide :

"Ne sens-tu rien, Graaf ?"

Je fis non de la tête, et écopait d'un puissant coup de poing dans le ventre. Instinctivement, je saisis le bras de Bartholomew alors qu'il s'apprêtait à m'en asséner un second. C'est alors que je me rendis compte que, ayant toujours été un droitier, j'avais réagis en avançant ce bras, bras que j'avais pourtant perdu : je m'étais servi du bras mécanique. Bart me repoussa et eut un ricanement où je lus une certaine condescendance - chose pour le moins insolite venant d'un individu mesurant au grand maximum un mètre quarante.

"Hé bien tu vois, il suffit de te molester un peu pour que tu reprennes du poil de la bête !"

Je ne l'entendis que du coin de l'oreille. J'étais bien trop fasciné par ce bras et cette main en métal que je pouvais bouger sans même y penser. C'était comme si il n'existait pas de différence avec le membre que j'avais perdu : j'ouvrais et fermais le poing, faisait jouer les articulations. Seul le cliquetis mécanique qui se faisait entendre à chacun de mes mouvements empêchait de se méprendre sur la nature de ce membre. Et puis, alors que je pliais et dépliais mon bras, un dernier clic se fit entendre et il retomba, inerte. La panique et le désespoir s'emparèrent de moi.

"Que se passe-t-il ? Pourquoi je ne puis plus le bouger ?"

Pour toute réponse je ne reçus tout d'abord qu'une taloche de la part de mon acariâtre sauveur.

"Utilise ta tête, imbécile, tu passes pour intellectuel auprès des tiens !

- La clé ! Une fois remonté, je ne puis me servir du bras qu'un temps limité, c'est ça ?"

Brimstone sourit.

"Exactement. Lorsque le mécanisme est remonté à son maximum, il te permet de te servir du bras sans discontinuer pendant unequarantaine de minutes - nous parlons ici de mouvements simples. Plus les mouvements sont complexes, particulièrement ceux de la main et des doigts, plus ce temps est réduit, jusqu'à un simple quart d'heure. En contrepartie, ce bras est plus résistant, plus fort qu'un bras de chair, et peut aisément assomer un homme adulte. Ne te fais pas trop d'illusions cela dit, nous autres Andvars avons le crâne solide, il faut plus que du fer-blanc pour nous mettre hors de combat."

Il eut un grand éclat de rire et les autres Andvars présents sur le pont se joignirent à lui.

"Cette clé, je la garde, reprit-il, car ce bras m'appartient.

- Je ne comptais pas me dérober à mon serment, Bartholomew.

- Je te crois. Mais que vaut ta parole, humain ? Autant que celle de ton Empire ?"

Je devais reconnaître que Brimstone avait frappé juste, et la trahison perpetrée par l'Empereur était encore toute fraîche dans l'esprit des Andvars. Comment eut-il put en être autrement ? Ils avaient perdu leurs demeures et leurs proches lorsque Catar Durad était tombée. Autour de nous, je sentis que l'attention des autres nains portée sur moi, à l'affût. Même les Garlutins portaient à la scène un regard plein de malice et d'intérêt.

"Vous avez raison, je comprends votre prudence."

En réalité, j'étais déçu de ne pas avoir la possibilité d'user de ce bras comme bon me semblait, et un peu colère car je restais handicapé jusqu'à ce que le nain en décide autrement, me rendant dépendant de sa personne. Brimstone se tourna vers ses congénères et cria à la cantonnade :

"Les gars ! Voilà Graaf. Il fait partie de cet équipage et servira sous mes ordres."

Les nains approuvèrent du chef non sans quelques grognements.

"Raconte-leur donc ton histoire, gamin."

***

Je leur racontais, avec autant de précisions que possible, comment Pickett avait essayé de me tuer pour ensuite mettre la faute sur le dos des Andvars et justifier son attaque. Lorsque j'eus fini, les nains semblaient plus amicaux à mon égard. Certains se rappelaient que j'avais vécu trois ans parmi eux et que j'avais un vrai respect pour leur peuple et ses manières qui semblent si étranges aux Taraniens. Brimstone ne tarda pas à reprendre la parole :

"Voilà notre situation, garçons : il est vivant alors qu'eux le prétendent mort de nos mains. Nous pouvons attendre que les Cités réagissent à l'attaque de Catar Durad, et espérer qu'elles nous se liguent contre l'Empire pour nous venger. Nous pouvons espérer aussi que le soleil brille la nuit et que l'Empire soit détruit par une colonne de feu, car rien de tout cela ne risque d'arriver. Les Cités vont ramper devant Taranis, boire leur mensonge et laisser le crime impuni, voilà ce qui va se passer."

Un concert de cris désapprobateurs et d'injures dirigées contre la molesse des Cités Libres Andvars monta de l'assemblée.

"Mais nous, mes frères, nous savons la vérité. N'avons-nous pas vu les impériaux ouvrir le feu sans sommation, piller nos maisons et tuer nos enfants ?" Je détectais un léger tremblement dans sa voix lorsqu'il prononça ce dernier mot.

"Ouais ! reprirent les Andvars en chœur.

- Hé bien nous leur ferons regretter d'avoir pris Catar Durad. Je dis que nous attaquerons chacun de leurs navires de commerce qui tenteront de traverser la Mer du Croissant. Nous coulerons par le fond chacun de leurx vaisseaux. Que l'Empereur s'étouffe sur les courriers de ses amiraux qui lui rapporteront le peu de bénéfice qu'il tirera de sa trahison !"

Un concert de vivas accueillit la proposition de Bart Brimstone. J'étais, pour ma part, pour le moins sidéré.

"C'est ça votre plan ? demandais-je. La piraterie ?

- Oui", répliqua Brimstone, un feu ardent au fond de l'œil. "Au moins pour commencer.

- Bientôt les navires de la Flotte Impériale grouilleront sur la Mer du Croissant. Ils vont traqueront sans relâche. Que peut une bisquine et ses trentes membres d'équipage, si vaillants fussent-ils, contre tout un Empire ?" J'ajoutais intérieurement : trente matelots dont le plus grand doit faire moins d'un mètre cinquante !

Brimstone se mit à rire. Ce fut Lordag, le sorcier Garlutin au haut-de-forme troué et à la redingote miteuse, qui répondit, de sa voix piaillante :

"Rien. Mais bientôt viendra un temps où cet équipage comprendra plus de cent membres, de toutes les races et de tous les peuples. Et nous reprendrons nos îles à l'Empereur."

Doux rêve, certes, mais peu crédible. Officiellement décédé, une part de moi m'incitait à leur fausser compagnie à la première occasion et saisir cette chance de commencer une nouvelle vie, libéré du poids du passé et des regrets qui continuaient de me hanter après vingt ans.

"Alors qu'attendez-vous de moi ?" demandais-je.

Il me signifia de regarder vers babord me tourner vers babord. A l'horizon je devinais la silhouette de l'île de Hauteterre, un comptoir commercial mal fâmé où flottait le pavillon azur de Tarrasque, les belliqueux voisins de l'Empire Taranien.

"Mon garçon, nous allons commencer par descendre à terre comme prévu. Et là, nous allons recruter un équipage.

"Qui serait assez fou pour nous suivre ?

- Tu serais étonné des nombreux ennemis que compte ton Empire.

- Ils demanderont des sommes exorbitantes...

- Je n'ai jamais compris l'attirance des tiens pour l'or, un métal trop léger pour être travaillé convenablement. Mais beaucoup de doublons circulaient par Catar Durad, et nous avons pu en sauver suffisamment, je pense, pour acheter la loyauté du plus pingre des marins."

Je me forçais à trouver une dernière objection. La seule qui me vint à l'esprit fût :

"Nulle offense dans mes paroles, mais vous croyez qu'ils accepteront de naviguer sous les ordres d'un Andvar ?"

Je m'attendais à une explosion de colère, mais un sourire complice apparut sur le visage de Bartholomew.

"Pourquoi crois-tu que je t'ai amené à mon bord ?"

Je restais bouche bée en comprenant ce qu'il venait d'impliquer.

***

Recherche

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Radio NeMO !



Derniers morceaux (10/06) :

Sister Hazel - Mandolin Moon
Plug-In - Ron to the Hills
Men at Work - Land Down Under

Blog membre de la

Blog : Occulte sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus