Partager l'article ! Marathon Pirate : L'Île aux Pirates (1995): Titre original : Cutthroat Island Réalisateur : Renny Harlin ...
Titre original : Cutthroat Island
Réalisateur : Renny Harlin
Acteurs principaux : Geena Davis, Matthew Modine, Frank Langella
Année : 1995
Caractéristiques : couleur, parlant
Aujourd'hui, on se souvient surtout de L'Île aux Pirates comme la tentative désastreuse de Geena Davis et son mari Renny Harlin (58 minutes pour vivre, Cliffhanger) de resusciter le film de pirates "comme à la grande époque". Pas de bol, cette mégaproduction à 115 millions de dollars deviendra le plus gros flop de l'histoire du cinéma, engrangeant à peine 10 millions de recettes. Non seulement cet échec retentissant causera la banqueroute de la société de production Carolco (déjà bien amochée par le bide de Showgirls de Verhoeven la même année) mais mettra un frein considérable aux carrières de Renny Harlin, Geena Davis et Matthew Modine, tuant également dans l'œuf tous les projets de films de pirates jusqu'à Pirates des Caraïbes. Ouch.

En vérité, L'Île aux Pirates est loin d'être aussi mauvais qu'on a pu le dire à l'époque. Oui, c'est un film d'action décérébré, enchaînant les scènes d'action au fil d'une histoire écrite au dos d'un ticket de métro, et accordant plus d'importance aux cascades et aux effets spéciaux qu'aux personnages. Mais soyons honnêtes : aujourd'hui, cette définition correspond à 90% des blockbusters américains. Je me demande quel succès aurait rencontré le film de Renny Harlin s'il était sorti dix ans plus tard... Une chose est sûre, s'il était sorti après Avatar, c'est le genre de film qui se serait forcément appelé L'Île aux Pirates 3D.
Le scénario suit à la lettre la formule de base du film de flibustiers : un trésor, une île, une carte, plusieurs équipages en concurrence pour mettre la main sur le tout. En l'occurence, le térsor a été caché par le père de trois frères pirates: Henry, Douglas et Mordecai Adams. Chacun a reçu une partie de la carte menant à l'île mystérieuse où repose le trésor. Mais l'un d'eux, Douglas, surnommé Dawg, est déterminé à récupérer le trésor pour lui tout seul, et n'hésite pas à tuer ses frères pour s'emparer de leurs fragments de carte. Il se trouve qu'Henry trouve une manière ingénieuse de léguer sa carte à sa fille, Morgan, elle-même pirate notoire. Mais les instructions de la carte sont écrites en latin. Morgan a donc besoin d'un traducteur pour les déchiffrer. Au marché aux esclaves de Port Royal, elle acquiert le voleur William Shaw, qui prétend avoir fait des études de médecine et est donc le candidat parfait pour rejoindre l'équipage de Morgan. Entre alors en scène le gouverneur véreux Ainslee, qui aimerait bien lui aussi mettre la main sur le trésor. Le reste du film est une succession d'évasions, batailles et tempêtes tandis que Morgan, Dawg, Ainslee, et Shaw s'affrontent, s'allient et se trahissent pour les fragments de la carte.

Il y a une volonté très nette dans L'Île aux Pirates de rendre hommage aux classiques du genre : ainsi la scène du marché aux esclaves rappelle-t-elle celle de Capitaine Blood (Matthew Modine a un look "à la Flynn", et son personnage est médecin...), et l'histoire lorgne sans se cacher vers L'Île au Trésor de Robert Louis Stevenson. Au final, ce classicisme dessert le film, tant il impose la comparaison rarement élogieuse avec ses modèles de référence. Ce n'est pas que le film de Renny Harlin soit vraiment mauvais, non, mais il est froid et manque de personnalité. La technique est maîtrisée, mais l'âme est absente. Par exemple l'excellente idée d'inverser les rôles en confiant à Davis le rôle "masculin" du film (le personnage fort, séducteur et intrépide, c'est elle) n'est pas assez exploitée, prenant du plomb dans l'aile à cause de l'inévitable de romance avec le personnage de Shaw. Comme il n'y a pas de véritable alchimie entre Davis et Modine, leur relation fait plus bâiller qu'autre chose. Les dialogues, drôles sur le papier ("I've got your balls" au début du film par exemple), tombent souvent à plat faute de trouver le ton juste.

D'autres acteurs s'en sortent bien mieux. Ainsi Frank Langella est totalement convaincant dans le rôle de Dawg, pirate sadique cachant ses penchants
vicieux sous un masque froid et impassible. On ne peut que regretter que le script lui donne finalement assez peu de scènes. En fait c'est l'un des écueils du film : le script de départ a été
trituré afin de mettre en valeur Geena Davis, au risque de sacrifier tout le reste. Au départ, Michael Douglas devait jouer dans le film mais refusa au final de participer car il trouvait que
l'importance de son personnage avait été réduite au profit de Davis. L'inconvénient, c'est que Davis n'avait pas encore les épaules ou la notoriété pour maintenir le navire à flot à elle toute
seule, surtout que sa performance est loin d'être particulièrement mémorable. Son joli minois n'est pas suffisant pour donner l'énergie qui manque à ce film techniquement solide mais mécanique et
sans chaleur.
Restent des scènes d'action spectaculaires à la pelle. L'Île aux Pirates me fait penser aux autres films d'action du début des années 90, genre Robin des Bois Prince des Voleurs, quand tout était propice à provoquer des explosions sans raison apparente. C'est littéralement le cas ici. Un chandelier tombe dans un taverne ? C'est tout le bâtiment qui explose. C'est à croire que dans les Caraïbes on utilise de la poudre à canon en guise de mortier. Et ne parlons pas de l'effet des boulets de canon à l'impact... Bref, c'est un peu du Michael Bay avant l'heure. Le tout est tellement over-the-top qu'on finit par ne plus croire aux morceaux de bravoure des personnages. Et pourtant certaines scènes, avec plus de retenue, auraient été bluffantes : je pense par exemple à la scène de la poursuite en calèche à Port Royal, où Geena Davis réalise elle-même (paraît-il) une cascade pour le moins ébouriffante, mais qui passe inaperçue car l'attention du spectateur est détournée par un déluge d'explosions injustifiées.
Cette critique peut sembler assez dure, mais la vérité est que L'Île aux Pirates est un spectacle plus qu'efficace à
condition de débrancher son cerveau et de ne pas porter trop d'attention à l'histoire. C'est du divertissement à l'état brut, où les scènes d'action s'enchaînent sans temps mort avec une
précision millimétrique, mais où le gigantisme de la production ne laisse aucun espace aux acteurs pour insuffler la vie à des personnages qui du coup manquent cruellement de saveur. Et comme l'a
prouvé Pirates des Caraïbes, c'est la qualité des personnages qui fera la différence entre un succès et un échec, pas celle des cascades... On retiendra toutefois la
superbe affiche de Drew Struzan (aussi appelé le "Movie Poster God") et la bande-son inspirée de John Debney. Quoiqu'il en soit, le film ne méritait pas un tel flop. On a vu bien pire
depuis.
Jolly Roger Factor :