Lundi 29 janvier 2007
IV


Tarrasque - Foster - L'île de Hauteterre - La "Cale sêche" - Le capitaine - Recrutement



Tandis que la barque nous emmenait vers la côte, je me demandais quel accueil serait réservé à un taranien et un nain sur la colonie tarrasquine. Les tarrasquins - et non les tarrascons, comme on a trop tendance à les appeler dans l'Empire - sont en effet un peuple à la rancune tenace et je craignais que la guerre qui avait livrée quelques années plus tôt ne vienne compromettre leurs dispositions à notre égard.

Comparés au raffinement et à la complexité de la culture taranienne, la société tarrasquine passe pour primitive. C'est une société féodale, rassemblement de clans assujetis à un même souverain. Les tarrasquins sont simples et directs, ils rient fort, mangent beaucoup et lorsqu'ils se fâchent, on assiste à de véritables explosions de colère. Ils n'ont pas l'habitude de dissimuler leurs sentiments ou leur volonté, au contraire des taraniens où le jeu politique est une seconde nature. Les taraniens traitent les tarrasquins de barbares, arriérés et rustauds, tandis que les tarrasquins considèrent les taraniens comme des menteurs, des voleurs et des traîtres. Comme on peut s'en douter, l'Empire et le royaume de Tarrasque n'ont jamais eut de très bons rapports, et leur histoire commune est parsemée de guerres sanglantes et d'incidents violents.

Royaume côtier, Tarrasque est évidemment présent dans la Mer du Croissant : le royaume a depuis longtemps réalisé l'importance du commerce maritime, et l'actuel souverain Manaddan le Troisième, a fait en sorte que Tarrasque possède un maximum de comptoirs dans et autour de la Mer du Croissant. Inutile de préciser, je pense, que les colonies tarrasquines ont, au moins dans l'Empire, une solide réputation de coupe-gorges et de repaires de pirates. Ce qui, je le soupçonne, n'était pas pour déplaire à Brimstone.

Nous étions trois dans l'esquif : Bartholomew, un de ses compatriotes andvar et moi-même. L'andvar était un solide gaillard au visage dur, dépourvu de barbe comme de chevelure, et à la peau tannée par l'exposition au soleil. Une grande cicatrice le défigurait de part et d'autre de la bouche, lui donnant l'air d'arborer continuellement un sourire mauvais. Il répondait au nom de Foster, et Bart m'apprit qu'il avait été mercenaire et aventurier autrefois, avant de se reconvertir comme armateur.

Ses navires avaient été incendiés pendant le siège de Catar Durad et Foster avait tout perdu, sauf un dernier navire qu'il avait réussi à faire quitter le port sous le feu de l'armada impériale. Ce navire, c'était la bisquine à bord de laquelle nous avions fui l'archipel. Elle portait le nom de Patriarche, en l'honneur du dirigeant de Catar Durad, Halodin. Les andvars ignoraient ce qu'Halodin était devenu lorsque la ville avait été prise, mais ils ne nourrissaient aucune illusion sur son sort.

***

Foster n'était pas très bavard, et les lieues qui nous séparaient de Hauteterre étaient bien longues, aussi je décidais de questionner Brimstone sur ses intentions à mon sujet :

"Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris ce que vous avez dit tantôt sur le pont. En quoi ma présence vous simplifiera-t-elle le commandement du navire ?

- Tu comprendras bien assez tôt, mon gars." Et je ne pus rien lui soutirer de plus.

Une vingtaine de minutes plus tard nous parvînmes dans le port de Hauteterre : il avait été décidé que Foster garderait la barque tandis que Bartholomew et moi iriont en ville à la recherche d'un équipage. Un équipage qui, si possible, n'aurait pas été trop regardant à l'idée d'une activité de piraterie dirigée contre l'Empire. Brimstone me tendit une sabre de marine et me demanda de le porter à la ceinture, "en cas de besoin". Je remarquais que lui-même portait deux coutelas d'aspect sinistre et un pistolet. Foster avait beau rester avec la barque, il portait également un sabre et une courte hachette. Ses préoccupations faisant écho à ma propre inquiétude quant à la réaction des tarrasquins, j'acceptais le sabre de bonne grâce. Puis nous nous mîmes en quête d'une taverne.

La ville de Hauteterre serait mieux décrite par le terme d'agglomération, tant il s'agissait de barraques miteuses flanquées autour du fort qui surplombait les quais. Les rues étaient sales et bruyantes, et dans les rues que nous empruntâmes nous n'avons croisé que des individus à l'air louche. Les ruelles formaient un véritable labyrinthe de passages et de venelles. Par chance, Bartholomew semblait bien connaître le chemin, car seul je me serais à coup sûr perdu et j'aurais probablement fini égorgé dans une impasse. Le soleil disparaissait déjà à l'horizon lorsque Brimstone s'arrêta devant un établissement de l'intérieur duquel provenaient des chants et des cris. Un rapide coup d'œil sur l'enseigne m'apprit qu'il portait le nom de "Cale sêche". Quiconque avait baptisé cet endroit avait probablement cru faire un mot d'esprit. Sans plus de cérémonie, Brimstone poussa la porte et pénétra à l'intérieur du bouge.

***

J'ai vu tant de tavernes et d'auberges que je serais bien incapable de faire une description précise de l'intérieur de la "Cale sêche". Comme toutes les tavernes, c'était sombre, puant et sale. Lorsque nous entrâmes, les voix se muèrent en murmures et nous sentîmes l'attention des clients portée sur nous. La clientèle était hétéroclite, c'était même le moins que l'on puisse dire. Elle comprenait principalement des humains, hommes et femmes, de tous horizons, mais un rapide coup d'œil me permit d'identifier un Reptilien de Nib ainsi qu'un homme-bête du nord, à la fourrure sombre.

Brimstone trouva son chemin jusqu'au comptoir.

"Qu'est-ce que ce sera, petit ?" lança le tavernier, un humain obèse qui louchait.

"Sers-moi une pinte de ton meilleur tord-boyau, et que je te prennes pas à me refourguer de la pisse de rat... gros."

Le tavernier grogna et reporta son attention sur moi.

"Et pour vous, gentilhomme ?

- La même chose."

Je n'avais jamais été porté sur l'alcool, mais je me doutais qu'il ne devaient rien servir d'autre. Au moins j'éviterais la pisse de rat. Le tavernier sortit deux récipients qui avaient du, à une époque, être en verre avant d'être patiemment graissés par des années d'usage et trop peu de lavage, et les remplit avec le contenu d'une bouteille portant une étiquette noire sur laquelle je devinais les mots "Mort assurée". Brimstone vida son verre d'un trait. Il avait de l'expérience dans le domaine : c'est à peine si je vis une larmichette apparaître au coin de son œil valide et la grimace qu'il esquissa. Puis s'en crier gare il éleva la voix :

"Mes amis ! Vous savez ce que je vois ?"

Une voix dans le fond de la salle ricana :

"C'est normal de voir des trucs après avoir bu ça, p'tit gars !"

Les autres clients s'esclaffèrent. Au moins l'atmosphère se détendit-elle un peu.

"Ce que je vois, c'est la plus belle brochette d'hommes et de femmes qui soit !"

Quelques "Ouais !" retentirent, un peu timidement.

"Des hommes et des femmes... des hommes et des femmes qui aiment l'aventure ! Des hommes et des femmes qui cherchent le frisson ! Le genre d'hommes et de femmes que le capitaine Graaf ici présent recherche pour son équipage !"

Je faillis recracher ma boisson lorsqu'il pronconça ces mots - ça aurait peut-être mieux valu que de l'avaler, ceci dit. Capitaine ? A quoi jouait-il, bon sang ? Une femme se leva dans l'assistance. Elle avait les traits acérés, la peau mate et des cheveux noirs coupés court et ramenés en arrière. Pas très grande mais musclée, pas franchement belle, elle avait un je-ne-sais-quoi de fascinant à regarder. Elle me lança un bref coup d'œil, comme si ça suffisait pour jauger de mes aptitudes de commandement, et lança à Brimstone :

"J'imagine que le navire est la bisquine qui est restée mouillée au large."

Brimstone lui adressa un grand sourire :

"Tout juste ! Le Patriarche est un beau navire, pour sûr !

- Et la solde ?

- 2 doublons par matelot, 5 par officier. Le butin sera divisé selon les parts habituelles.

- Le butin ? Peut-on savoir quel genre d'aventures sont au programme, andvar ?"

Bartholomew ne se départit pas de son sourire :

"Disons que ne pas aimer les taraniens est un avantage."

Cette déclaration provoqua un concert de dicussions à mi-voix dans la taverne. Le reptilien fut le premier à se lever.

"J'en suis", siffla-t-il.

La jeune femme fut la suivante :

"Je hais les taraniens. Si vous acceptez les nains et les lézards alors vous ne verrez pas d'objection à avoir des femmes à bord, capitaine ?"

Il me fallut un instant pour comprendre que cette question était pour moi :

"Aucune, madame... Je veux dire, matelot."

Elle eut un sourire en coin. Je lus dans son regard qu'elle me jugeait inapte. J'avais lu que le code des pirates autorisait tout marin à revendiquer le commandement face à un mauvais capitaine, et je compris que j'allais devoir très vite apprendre à commander un navire si je tenais à la vie.

***
Au total nous visitâmes trois tavernes et recrutâmes quarante-deux marins, dont six femmes, quatre hommes-bêtes, et un reptilien. Brimstone semblait très satisfait. Et moi, j'avais l'impression d'être un condamné en sursis.
Lundi 15 janvier 2007
III


L'humour andvar - En mouvement - Le bras mécanique - La clé - Les termes du serment - Récit et discours- Le plan de Brimstone



Je dois dire que je ne goûtais jamais l'humour des Andvars autant qu'à ce moment précis. "Un peu mal", en effet, était un doux euphémisme pour désigner les terribles douleurs que je dûs subir pendant mon amputation et lors de l'opération visant à me doter d'un membre de remplacement, et ce malgré les drogues qui m'avaient été administrées. Je tournais de l'œil à plusieurs reprises, puis la douleur infernale me faisait revenir à moi pour mieux me faire regretter d'avoir survécu au complot de Lord Pickett. Ce fut, à tous les points de vue, une terrible expérience.

Je serais bien incapable de décrire ce que Brimstone me fit précisément, quelque sorcellerie, quelle science mystérieuse il usa pour me greffer ce bras mécanique que je porte encore aujourd'hui. C'est un assemblage en cuivre et en fer, étonnament léger, qui reproduisait avec perfection un membre humain jusqu'au dernier doigt. Sa peau métallique peut être retirée pour peu que l'on dévisse une douzaine de boulons, et permet d'admirer la précision et la compléxité de la mécanique d'horlogerie qu'elle abrite.

Pendant ma convalescence, que je passais dans une semi inconscience, je fus déplacé à bord d'un petit navire - pas plus grand qu'une barge, peut-être une bisquine. Je compris plus tard que notre premier lieu de villégiature se trouvait de l'autre côté du groupe d'île abritant Catar Durad : j'avais entendu parler de villages Garlutins suspendus dans la forêt, mais jamais je n'aurais cru que les Andvars rescapés du siège y auraient trouvé refuge. La masure où j'avais repris conscience était la propre cabane du sorcier Garlutin, qui répondait au nom de Lordag.

Dans leur volonté de s'assurer la main mise totale de l'archipel, les forces de l'Empire allaient tôt ou tard chasser, ou plus vraisemblablement massacrer ou réduire en esclavage, ses autres habitants. Cela incluait la population indigène de Garlutins, avec lesquels les Andvars avaient maintenu de bons rapports durant tous ces siècles. Les temps changeaient décidément pour le pire.

C'est pourquoi Bart Brimstone et son petit groupe d'alliés, comprenant quelques Andvars aux mines patibulaires que je ne reconnaissais pas, et une poignée de Garlutins verdâtres au babil désagréable, décidèrent de ne pas rester plus longtemps si près de la cité où flottait désormais l'étendard rouge et or des forces impériales. Regroupant le peu de vivres, d'armes et de munitions qu'ils avaient pu sauver à bord d'une embarcation, ils quittèrent ces rivages et disparurent dans l'immense plaine miroitante qu'était la Mer du Croissant.

***

Je ne jouais pas de rôle significatif dans les avantures de Bart Brimstone et les siens avant d'être à nouveau en état de me tenir debout sans vertiges. Avec les autres blessés et estropiés, tous des Andvars, Brimstone me logeait dans sa cabine, la plus grande du navire, car c'était la seule qui disposât de lits.

Nous avions mouillé quelques jours plus tôt lorsqu'il vint me demander de l'accompagner à terre. Cette perspective ne m'enchantait guère, car je ne me sentais pas encore totalement régénéré. Mon bras mécanique ne m'avait encore jamais servi : il pendait à mon côté, inerte. Au moins sa présence ne m'indisposait-elle presque plus. Je m'ouvris de mes inquiétudes au nain, qui sortit de sa poche une longue clé en cuivre. Il l'inséra dans une fente sur mon avant-bras, et commença à tourner. Chaque nouveau tour provoquait dans mon épaule des décharges de douleur largement surmontables mais bien réelles, qui manquèrent de me mettre à genoux tant mon corps était encore faible. Brimstone rit et m'intima de me remettre debout.

"Il faudra te montrer plus dur que ça, Graaf, si tu veux survivre en mer. Et je n'en attends pas moins : ta vie est à moi, et je n'entends pas te laisser la gaspiller prématurèment."

Je grinçais des dents en réalisant toutes les implications du serment que j'avais prêté. Brimstone vint se placer devant moi, une terrible expression dans son œil valide :

"Ne sens-tu rien, Graaf ?"

Je fis non de la tête, et écopait d'un puissant coup de poing dans le ventre. Instinctivement, je saisis le bras de Bartholomew alors qu'il s'apprêtait à m'en asséner un second. C'est alors que je me rendis compte que, ayant toujours été un droitier, j'avais réagis en avançant ce bras, bras que j'avais pourtant perdu : je m'étais servi du bras mécanique. Bart me repoussa et eut un ricanement où je lus une certaine condescendance - chose pour le moins insolite venant d'un individu mesurant au grand maximum un mètre quarante.

"Hé bien tu vois, il suffit de te molester un peu pour que tu reprennes du poil de la bête !"

Je ne l'entendis que du coin de l'oreille. J'étais bien trop fasciné par ce bras et cette main en métal que je pouvais bouger sans même y penser. C'était comme si il n'existait pas de différence avec le membre que j'avais perdu : j'ouvrais et fermais le poing, faisait jouer les articulations. Seul le cliquetis mécanique qui se faisait entendre à chacun de mes mouvements empêchait de se méprendre sur la nature de ce membre. Et puis, alors que je pliais et dépliais mon bras, un dernier clic se fit entendre et il retomba, inerte. La panique et le désespoir s'emparèrent de moi.

"Que se passe-t-il ? Pourquoi je ne puis plus le bouger ?"

Pour toute réponse je ne reçus tout d'abord qu'une taloche de la part de mon acariâtre sauveur.

"Utilise ta tête, imbécile, tu passes pour intellectuel auprès des tiens !

- La clé ! Une fois remonté, je ne puis me servir du bras qu'un temps limité, c'est ça ?"

Brimstone sourit.

"Exactement. Lorsque le mécanisme est remonté à son maximum, il te permet de te servir du bras sans discontinuer pendant unequarantaine de minutes - nous parlons ici de mouvements simples. Plus les mouvements sont complexes, particulièrement ceux de la main et des doigts, plus ce temps est réduit, jusqu'à un simple quart d'heure. En contrepartie, ce bras est plus résistant, plus fort qu'un bras de chair, et peut aisément assomer un homme adulte. Ne te fais pas trop d'illusions cela dit, nous autres Andvars avons le crâne solide, il faut plus que du fer-blanc pour nous mettre hors de combat."

Il eut un grand éclat de rire et les autres Andvars présents sur le pont se joignirent à lui.

"Cette clé, je la garde, reprit-il, car ce bras m'appartient.

- Je ne comptais pas me dérober à mon serment, Bartholomew.

- Je te crois. Mais que vaut ta parole, humain ? Autant que celle de ton Empire ?"

Je devais reconnaître que Brimstone avait frappé juste, et la trahison perpetrée par l'Empereur était encore toute fraîche dans l'esprit des Andvars. Comment eut-il put en être autrement ? Ils avaient perdu leurs demeures et leurs proches lorsque Catar Durad était tombée. Autour de nous, je sentis que l'attention des autres nains portée sur moi, à l'affût. Même les Garlutins portaient à la scène un regard plein de malice et d'intérêt.

"Vous avez raison, je comprends votre prudence."

En réalité, j'étais déçu de ne pas avoir la possibilité d'user de ce bras comme bon me semblait, et un peu colère car je restais handicapé jusqu'à ce que le nain en décide autrement, me rendant dépendant de sa personne. Brimstone se tourna vers ses congénères et cria à la cantonnade :

"Les gars ! Voilà Graaf. Il fait partie de cet équipage et servira sous mes ordres."

Les nains approuvèrent du chef non sans quelques grognements.

"Raconte-leur donc ton histoire, gamin."

***

Je leur racontais, avec autant de précisions que possible, comment Pickett avait essayé de me tuer pour ensuite mettre la faute sur le dos des Andvars et justifier son attaque. Lorsque j'eus fini, les nains semblaient plus amicaux à mon égard. Certains se rappelaient que j'avais vécu trois ans parmi eux et que j'avais un vrai respect pour leur peuple et ses manières qui semblent si étranges aux Taraniens. Brimstone ne tarda pas à reprendre la parole :

"Voilà notre situation, garçons : il est vivant alors qu'eux le prétendent mort de nos mains. Nous pouvons attendre que les Cités réagissent à l'attaque de Catar Durad, et espérer qu'elles nous se liguent contre l'Empire pour nous venger. Nous pouvons espérer aussi que le soleil brille la nuit et que l'Empire soit détruit par une colonne de feu, car rien de tout cela ne risque d'arriver. Les Cités vont ramper devant Taranis, boire leur mensonge et laisser le crime impuni, voilà ce qui va se passer."

Un concert de cris désapprobateurs et d'injures dirigées contre la molesse des Cités Libres Andvars monta de l'assemblée.

"Mais nous, mes frères, nous savons la vérité. N'avons-nous pas vu les impériaux ouvrir le feu sans sommation, piller nos maisons et tuer nos enfants ?" Je détectais un léger tremblement dans sa voix lorsqu'il prononça ce dernier mot.

"Ouais ! reprirent les Andvars en chœur.

- Hé bien nous leur ferons regretter d'avoir pris Catar Durad. Je dis que nous attaquerons chacun de leurs navires de commerce qui tenteront de traverser la Mer du Croissant. Nous coulerons par le fond chacun de leurx vaisseaux. Que l'Empereur s'étouffe sur les courriers de ses amiraux qui lui rapporteront le peu de bénéfice qu'il tirera de sa trahison !"

Un concert de vivas accueillit la proposition de Bart Brimstone. J'étais, pour ma part, pour le moins sidéré.

"C'est ça votre plan ? demandais-je. La piraterie ?

- Oui", répliqua Brimstone, un feu ardent au fond de l'œil. "Au moins pour commencer.

- Bientôt les navires de la Flotte Impériale grouilleront sur la Mer du Croissant. Ils vont traqueront sans relâche. Que peut une bisquine et ses trentes membres d'équipage, si vaillants fussent-ils, contre tout un Empire ?" J'ajoutais intérieurement : trente matelots dont le plus grand doit faire moins d'un mètre cinquante !

Brimstone se mit à rire. Ce fut Lordag, le sorcier Garlutin au haut-de-forme troué et à la redingote miteuse, qui répondit, de sa voix piaillante :

"Rien. Mais bientôt viendra un temps où cet équipage comprendra plus de cent membres, de toutes les races et de tous les peuples. Et nous reprendrons nos îles à l'Empereur."

Doux rêve, certes, mais peu crédible. Officiellement décédé, une part de moi m'incitait à leur fausser compagnie à la première occasion et saisir cette chance de commencer une nouvelle vie, libéré du poids du passé et des regrets qui continuaient de me hanter après vingt ans.

"Alors qu'attendez-vous de moi ?" demandais-je.

Il me signifia de regarder vers babord me tourner vers babord. A l'horizon je devinais la silhouette de l'île de Hauteterre, un comptoir commercial mal fâmé où flottait le pavillon azur de Tarrasque, les belliqueux voisins de l'Empire Taranien.

"Mon garçon, nous allons commencer par descendre à terre comme prévu. Et là, nous allons recruter un équipage.

"Qui serait assez fou pour nous suivre ?

- Tu serais étonné des nombreux ennemis que compte ton Empire.

- Ils demanderont des sommes exorbitantes...

- Je n'ai jamais compris l'attirance des tiens pour l'or, un métal trop léger pour être travaillé convenablement. Mais beaucoup de doublons circulaient par Catar Durad, et nous avons pu en sauver suffisamment, je pense, pour acheter la loyauté du plus pingre des marins."

Je me forçais à trouver une dernière objection. La seule qui me vint à l'esprit fût :

"Nulle offense dans mes paroles, mais vous croyez qu'ils accepteront de naviguer sous les ordres d'un Andvar ?"

Je m'attendais à une explosion de colère, mais un sourire complice apparut sur le visage de Bartholomew.

"Pourquoi crois-tu que je t'ai amené à mon bord ?"

Je restais bouche bée en comprenant ce qu'il venait d'impliquer.

***
Vendredi 5 janvier 2007
II



Cauchemars – L'étrange veilleur – La cité est perdue – Bartholomew Brimstone –
Colère et amertume – Une vie pour une vie – Le pacte




Durant mon inconscience, je fus en proie à des délires confus qui mêlaient de manière souvent incohérente souvenirs, terreurs et impressions fugaces. Aux premières sensations, où il me semblait tomber sans fin dans un abîme obscur qui se refermait sur moi, firent place rapidement à de pures visions de cauchemar. Je vis Lord Pickett, du sang sur les mains et dégoulinant de sa bouche, ricanant de ma bêtise sur le pont de son navire, lequel, se tordant de manière obscène sur une mer rougeâtre aussi consistante que de la boue dans laquelle je me débattais vainement, n'était plus un vaisseau mais une bête fabuleuse qui avançait sur moi pour me dévorer. Et alors que se refermaient sur moi les mâchoires fantastiques, qui étaient à la fois celles de la bête-navire que de Pickett lui-même, je basculais dans une vision différente, mais tout aussi vivace.

Sous mes yeux s'étalait un pays de collines escarpées et de bosquets de sapins dénudés. Ici et là je devinais les silhouettes indistinctes de hameaux et de villages, assemblage incohérent de fermes et de maisons crasseuses, de pierre grise et de chaume. Sur les collines aux flancs saillants, des groupes de tâches blanches m'évoquèrent des troupeaux de chèvres, mais nul berger n'était en vue. Ce paysage qui s'étendait sous mes yeux, je ne le connaissais que trop, car c'était le pays de Graaf, la terre de ma naissance où j'avais passé mon enfance. Le ciel se couvrait de nuages, annonciateur d'un de ces orages coutumiers de la région, spectacle à la fois terrifiant et magnifique. Mais cette douce nostalgie de temps innocents ne dura qu'un temps, car sous mes yeux l'horizon s'embrasa, et l'une après l'autre les constructions rustiques furent la proie des flammes. La chaleur me lêcha le dos, et je redoutais de me retourner, car c'était là un cauchemar familier, qui me hantait régulièrement. Malgré ma résistance, mon corps pivota, indifférent à mes efforts pour l'en empêcher.


Sous mes yeux, au pied du manoir de ma famille, laquelle n'avait plus de la noblesse que la particule, un bûcher était érigé. Sur le poteau de bois était attachée une jeune fille, douze ans peut-être, dont les cheveux d'un noir de jais avaient été coupés de manière anarchique. Son visage dont la blancheur contrastait sous le ciel orageux était couvert de gonflements et d'hématomes. Des silhouettes indistinctes s'affairaient autour de moi, me passant au travers. L'une d'elle brandissait une torche. Une clameur monta, réclamant du sang. Je tentais d'empêcher ce qui allait arriver, mais une force me saisit les bras et me retint en arrière, tentant de m'en détourner le regard. Mais alors que le bûcher s'embrasait, le regard de la fille plongea dans le mien, emplis d'une tristesse infinie et d'une incompréhension sourde. Et je ne pus détacher mon regard de ces yeux. Alors la vision se transforma à nouveau, et le manoir tout entier sembla se renverser pour m'écraser : c'était à nouveau une gigantesque mâchoire, et je m'enfuis dans un nouveau cauchemar pour lui échapper.

Je courrais au hasard parmi des bûchers érigés dans les rues de Catar Durad, sur lesquels agonisaient, leurs corps dévorés par les flammes, les malheureux Andvars avec qui je m'étais lié d'amitié au cours des trois dernières années. Quelque part dans le lointain retentissait un bruit anodin qui revêtait dans cet horrible délire l'apparence d'une improbable promesse de salut : c'était le cliquetis, clairement audible au milieu du chœur des cris de douleur des suppliciés, d'un mécanisme qu'on remonte. Inconciemment, je me mis à fuir dans sa direction. Catar Durad s'effaça, tout devint noir et la mâchoire réapparut devant moi, inéluctable, me barrant la route. Mais cette mâchoire-ci s'ouvrit et se renferma, et des sons articulés en sortirent, quoique la voix qui les prononçât se révéla horriblement éraillée. Et les mots furent : "La fièvre est passée. Il vivra."


***

Il me fallut un moment pour réaliser que j'étais éveillé, et que le faciès grimaçant qui me surplombait était bien réel. Je ne distinguais d'abord qu'un chapeau, le genre haut-de-forme qui avait les faveurs de la mode ces temps-ci à Taranis, et un visage blanc aux traits grossiers. Puis je compris que la créature avait peint sur son visage la forme stylisée d'un crâne humain. Lorsque mes yeux se furent accoutumés à la lumière, je reconnus l'étrange veilleur pour ce qu'il était : un Garlutin, de cette race de gnomes à la peau verte qui vivent en tribus sur les rivages et les îles de la Mer du Croissant. De plus, de par ses atours et son apparence, il s'agissait à coup sûr d'un marabout.

Je me trouvais dans une cabane de bois vermoulu. Le bruit régulier du ressac m'indiqua que nous nous trouvions non loin de la côte. Petit à petit, les évènements qui avaient précédé mon délire me revinrent à l'esprit, et, ma langue prenant mon bon sens de vitesse, je parvins à émettre quelques gargouillis contenant les mots "Catar Durad". Le Garlutin tourna la tête vers ma gauche, comme pour guetter l'assentiment d'un autre, mais quand j'essayais de l'imiter une douleur fulgurante dans mon épaule droite manqua de me replonger derechef dans l'inconscience. Le Garlutin me foudroya du regard :


"Il ne faut pas bouger, pas encore. La blessure est grave. Restez calme."

Je ne fus pas étonné que la créature parlât ma langue, car seuls les nobles décadents de Taranis s'imaginent que les humains seuls sont doués d'intelligence. Mais la voix bourrue, fatiguée qui s'éleva à sa suite me prit davantage au dépourvu : c'était la voix d'un Andvar.

"Faites ce qu'il dit, si vous voulez vivre. Encore qu'il s'en est fallu de peu pour que nous ne soyions plus en mesure de vous arracher aux griffes de la mort, ambassadeur."

L'individu restait en dehors de mon champ de vision. Il ne semblait pas s'être déplacé, je dus donc en déduire qu'il m'observait depuis un coin de la petite pièce, dont la superficie ne pouvait pas dépasser les dix mètres carrés. Et il savait qui j'étais, ce qui lui laissait un avantage. Il reprit :

"Vous avez demandé des nouvelles de Catar Durad, je crois. Sachez d'abord que vous êtes resté en proie à la fièvre pendant six jours. Nous vous avons repêché le lendemain du début de la bataille. Les navires impériaux sont entrés dans la baie et ont commencé leur assaut sans sommation. Le gros de leur force nous était demeuré caché de l'autre côté de l'archipel, et est venu renforcer leur forces le deuxième jour. Au troisième jour, les murs du premier district sont tombés et les armées impériales ont débarqué en force, envahissant les premier et deuxième districts. Hier, seul le troisième district résistait encore, mais les navires de guerre le bombardent continuellement et à présent les impériaux contrôlent le fort. La cité est perdue."

La situation était pire que ce que j'imaginais. Reprenant mon souffle, je parvins à articuler :

"Je suis désolé.

- Officiellement, l'Empire a rompu l'alliance en représailles à l'assassinat de leur ambassadeur - votre assassinat - par les Andvars. C'est ainsi que leurs livres d'histoire se souviendront de leur crime, les transformant en victimes. Mais vous êtes vivant, malgré tout. J'ai extrait la balle, une balle de fabrication andvar, sans doute possible, mais un Andvar a-t-il pressé la gâchette, monsieur De Graaf ?

- Non."

Le Garlutin épongea la sueur qui ruisselait de mon front. Un visage hirsute apparut dans mon champ de vision : le visage taillé à la serpe d'un Nain, recouvert d'une épaisse barbe noire. Une partie de sa tête était recouverte de bandages qui lui cachaient l'œil gauche. Je parvins au prix d'efforts considérables à prononcer le nom de Pickett.

"Alors ce monsieur Pickett va vite regretter d'avoir quitter le giron de sa mère, car il a réveillé la colère des Andvars ! Nous sommes restés en paix depuis des siècles, mais cette trahison sera payée dans le sang !"

Son visage se tordait de colère, et des larmes amères coulèrent sur ses joues. Bizarrement, c'est à ce moment que je le reconnus, pour l'avoir croisé à plusieurs reprises par le passé, bien que jamais en proie à des émotions semblables :

"Vous êtes l'horloger, n'est-ce pas ? Bartholomew... Brimstone... ?"

Il sembla se calmer un peu. Juste un peu.

"C'est moi."

Je me souvins alors que Brimstone avait un jeune fils.

"Vous... Votre fils... Est-il... ?"

Un feu s'alluma dans les yeux de l'Andvar, et la violente rage que je préssentis me terrifia. Je crus qu'il allait me tuer dans l'instant, mais il se détourna vivement et ne répondit rien. Il disparut à nouveau de ma vision et, quelques instants plus tard, un cliquetis retentit. Je sus que c'était le bruit qui m'avait tiré de mon délire. Brimstone devait se concentrer sur quelque ouvrage d'horlogerie pour délester son esprit de sa colère et de ses pensées morbides. Bercé par ce bruit régulier, je fermai les yeux et, épuisé par la conversation si courte fut-elle, je m'endormis.

***

Ce fut Brimstone qui me réveilla. La douleur dans mon épaule était devenue plus présente, je la ressentais même lorsque je demeurais immobile. Le Garlutin n'était nulle part en vue, et l'Andvar posait sur moi son regard sombre et las. Il prit une profonde inspiration.

"Votre blessure se gangrène. Nous manquons de moyens ici pour vous soigner.

- Vais-je mourir ?"

Il soupira.

"Peut-être, peut-être pas. Votre épaule n'est pas encore nécrosée, mais ça ne saurait tarder. Si l'infection s'étant au reste de votre corps, vous serez perdu. C'est pourquoi j'ai une proposition à vous faire."

J'hochais la tête, pour lui signifier de poursuivre.

"Je peux vous amputer."

Il dut lire la terreur dans mon regard puisqu'il se hâta d'ajouter :

"Mais j'ai aussi moyen de remplacer le bras que vous perdrez."

Il disait vrai, évidemment. La science mécanique des Andvars dépassait de loin celle des humains, et j'avais déjà vu certains d'entre eux utiliser des prothèses articulées en lieu et place de membres perdus. Toutefois je n'avais pas connaissance que ces techniques fussent offertes à des humains, aussi la proposition de Brimstone me laissa en proie à l'incrédulité.

"Sûrement, vous allez exiger de moi quelque prix à payer ?"

Il sourit.

"Je peux sauver votre vie, mais à une condition : elle m'appartiendra.

- Je ne comprends pas...

- C'est pourtant simple. Une vie pour une vie. Vous serez lié à moi jusqu'à ce que je vous délivre, ou jusqu'à ma mort. Vous serez à mes ordres et me suivrez, dûssé-je aller jusqu'aux portes de l'Enfer. Qu'en dites-vous ?"

Ce marché était ridicule. Pourtant, quel choix avais-je ? De nombreuses fois je m'étais demandé s'il n'aurait pas mieux fallu que je meure, mais j'étais toujours allé de l'avant. J'aimais trop la vie pour y renoncer, et la perspective d'être dévoré par la nécrose ne m'attirait guère.

"Alors ma vie est vôtre, sous ces conditions."

Bart Brimstone me regarda un moment, et un sourire sans joie se dessina sur ses traits :

"Le jurez-vous, par vos ancêtres, sur votre âme et votre nom ?

- Je le jure.

- Ainsi soit-il."

Il se retira à nouveau. Quelques minutes plus tard, il réapparut, ainsi que le Garlutin. Ils échangèrent quelques paroles dans le babil strident du gnome, qui sonnait bien étrangement dans la bouche du nain. Le sens de leur discussion m'échappa totalement. Puis, ils m'administrèrent des drogues, et tandis que je glissai à nouveau dans la douce torpeur de l'inconscience, je vis le Nain produire une hache presqu'aussi grande que lui. Et les mots qu'il prononça alors furent les derniers sons que j'entendirent avant d'être emporté dans la mer des songes :

"Ça risque de faire un peu mal..."

***
Vendredi 15 décembre 2006

I


Où l'on cherche un commencement – Les Andvars – Cinq siècles d'amitié – Lord Pickett – L'optimisme de la jeunesse – Les plans impériaux




Il y a longtemps que l'idée de coucher mes mémoires sur le papier me taraude, et, alors que j'ai fêté il y a quelques jours ma quarante-et-unième année sur la Pénultième Terre, j'ai réalisé l'importance de m'y consacrer avant que l'âge, la fièvre ou l'acier d'une lame vienne mettre un terme à mon existence.


Je ne sais par où commencer. Il est toujours malaisé de situer le début d'une histoire. S'il fallait remonter chaque fil conducteur en partant de sa conclusion, ne mèneraient-ils pas tous à davantage d'histoires ? Ou bien peut-on isoler un seul événement, un moment précis qui a été le déclencheur, le point de convergence ?

Dans mon cas, le plus proche que je puisse me rapprocher d'un commencement est certainement le jour fatidique du 17 février 1594. J'avais passé les trois dernières en tant qu'ambassadeur taranien à Catar Durad, la cité-état Andvar de la Mer du Croissant. Je dois dire que le mal du pays ne m'obsédait guère : j'avais à dessein cherché à mettre de la distance entre les terres continentales sous domination impériale, et les Andvars, ou "nains" comme on tend à les surnommer dans l'Empire, se montrèrent un peuple charmant et accueillant.

On cultive beaucoup de propos discriminatoires sur les Andvars à Taranis. Ainsi, les Andvars ne sont pas tous forgerons, ni tous barbus (et leurs femmes ne portent pas la barbe). Ils sont avant tout de grands navigateurs, et des constructeurs ingénieux. Seule leur petite taille est avérée - et certainement source de tous ces quolibets dont ils sont la victime dans les cercles mondains de l'Empire.

L'Empire et l'Union des cités-états Andvars avaient connu cinq siècles de paix. Hélas, il faut croire que les meilleurs choses ont une fin. L'Empire se remettait péniblement d'une terrible guerre avec ses voisins, les royaumes de Thalassie et de Tarrasque. L'Empereur Taran XVII en sortait vainqueur, mais laissait la trésorerie de la nation exsangue. On parlait de l'imminence de pénuries et de famines dans les régions les plus reculées. Déjà des noyaux de révolte avaient été matés, sans toutefois atteindre les pics de violence barbare que l'Empire avait connu vingt ans plus tôt, lorsque les Géomanciens avaient été décrétés hérétiques et massacrés.

Ces nouvelles me chagrinaient, évidemment, mais ma famille avait depuis longtemps disparu et les îles de Catar Durad étaient situées bien loin de ces troubles. Lorsque les grands galions impériaux mouillèrent dans la baie, à quelques lieues de la forteresse, le patriarche Halodin et son peuple n'y vit qu'une escale d'une quelconque expédition de leurs amis taraniens. C'est ainsi que ce fameux 17 février, en tant qu'ambassadeur de l'Empire, je fus convié à bord du navire amiral, la Gloire de Taranis, où j'eus l'immense déplaisir de rencontrer pour la première fois le Lord-Amiral Pickett, commandant en chef de la flotte militaire impériale.

***

Lord Erasmus Pickett, un petit homme dont le visage émacié, doté d'une fine moustache, était abondamment poudré et recouvert d'une perruque, me reçut dans sa luxueuse cabine. Si luxueuse, en fait, que pour peu que l'ont eut ignoré l'acajou des murs, on eut pu se croire dans quelque salon de la noblesse de la capitale. Lord Pickett lui-même était richement vêtu, et donnait davantage à voir le noble que le militaire (si tant est qu'il ne fut pas amiral par la seule grâce de sa naissance).

Il me demandait de remettre au patriarche une demande officielle de l'Empereur Taran XVII. Cette demande, en substance, était la suivante : des études récentes montraient que l'explorateur taranien, Léon Chêtreplaine, avait revendiqué ces îles au début du XIVe siècle. L'Empereur appliquait donc son droit légitime d'en réclamer la souveraineté. Catar Durad allait devenir protectorat impérial, et les recettes commerciales engrangées par l'exploitation du détroit reliant la Mer du Croissant à la Mer Intérieure devenaient, de fait, propriété de l'Empire.


"Monseigneur ! m'écriais-je dans un élan d'impétuosité, les Andvars n'accepteront jamais ces termes. Cela s'apparente à une annexion pure et simple !"

Un rictus mauvais apparut à la commissure de ses lèvres,

"Vos années passées auprès de ces dégénérés vous ont obscurci l'esprit, ambassadeur Van de Graaf. Ne croyez-vous pas qu'ils saisiront volontiers l'occasion de se joindre à notre grande civilisation ? Après tout, nous ne leur demandons pas de quitter ces îles. Ils deviendraient des citoyens impériaux à part entière.

- Vous les traitez de dégénérés, Lord-amiral, mais oubliez que c'est à eux que l'on doit la navigation, la longue-vue, la poudre à canon. Lorsque nous en étions encore à bâtir des huttes de boue, ils bâtissaient des palais. Lorsque nous étions en train d'inventer des dieux, ils étudiaient des étoiles lointaines.

– Broutilles que tout cela. Regardez-les : physiquement diminués, politiquement dispersés. Sans âme, sans vision.

– Leur histoire est pleine de guerres, de passion et de sang. Leur pacifisme actuel n'est pas signe de faiblesse, mais d'équilibre."

Pickett, se leva, agacé, s'empara de sa canne et m'invita à quitter sa cabine. Nous marchâmes sur le pont de la Gloire de Taranis, les blocs d'onyx de Catar Durad se découpant sur l'horizon. La cité-état s'étendait sur trois îles, reliant ses différents quartiers par des ponts suspendus et des canaux. Je pouvais deviner les silhouettes affairées des Andvars traversant les ponts d'une île à l'autre et vaquant à leurs occupations, ignorants de ce qui se jouait sur ce navire prétendu allié.

"Coupons court à ces discussions, lança abruptement Pickett. Vous me dites qu'ils refuseront ?

– Tout à fait, répondis-je, persuadé – qu'il est beau, l'optimisme de la jeunesse ! – que cinq siècles d'amitié avec les Andvars pousseraient la flotte impériale à s'en retourner et oublier cette bêtise.

– Hé bien ! Cela n'est pas pour me déplaire,"  répliqua le Lord-Amiral.

Au ton qu'il employa, un horrible doute s'empara de moi, formant une boule dans mon estomac.

"Que voulez-vous dire, lord Pickett ?

- Que nous allons couper court à ces salamalecs diplomatiques et donner l'assaut avant l'heure du thé."

Ce fut comme si l'on me fouettait le visage avec une lanière de cuir.

"Comment ? Auriez-vous perdu la raison ?"

Pickett se tourna vers moi, son rictus s'étant transformé en un sourire triomphant, irradiant la malice.

"Je ne fais que me conformer aux plans de sa majesté impériale.

– Alors je dois tenir mon rôle d'ambassadeur et rapporter au patriarche Halodin que l'Empire Taranien déclare la guerre aux Andvars.

– J'ai bien peur que le rôle décidé pour vous soit tout autre, jeune Van de Graaf."

Avant que j'eus le temps de réagir, deux puissants marins s'étaient emparés de moi, bloquant mes bras comme dans un étau. Un lieutenant s'avança, portant un coffret. Pickett ouvrit le coffret et en sortit un mousquet très ouvragé, que je reconnus du coin de l'œil comme étant de conception Andvar. Je compris ce que Pickett s'apprêtait à faire alors qu'il s'occupait consciencieusement à charger l'arme à feu. Un silence malaisé s'installa sur le pont du navire, troublé seulement par le cri des mouettes. Je sentis la pression sur mes bras se relâcher. Puis Pickett se tourna vers moi, et sans plus de cérémonie, braqua l'arme dans ma direction.

"Vous aurez au moins le réconfort d'être mort pour le bien de l'empire, mon jeune ami.

– Maigre consolation, Pickett."

J'envoyais prestement mon coude gauche dans le nez d'un des deux marins, et me projetais en arrière, faisait tomber l'autre à la renverse. Aussitôt sur mes pieds, et j'élançais par dessus la rambarde, prêt à sauver ma vie en nageant jusqu'au rivage. Le tonnerre retentit derrière moi et ce fut comme si on m'arrachait le bras droit : une douleur fulgurante foudroya mon épaule et je basculais, à moitié sonné, par-dessus bord. Je vis les flots se rapprocher de moi à toute allure, étendue sombre et mouvante, puis tout devint noir.

On ne s'étonnera guère, en ces conditions, que j'eus manqué le plus gros de la bataille.

***
Vendredi 8 décembre 2006




Par Gilles de Valdélabre, chroniqueur


La grande difficulté lorsque l'on tente de dresser un portrait rigoureux d'un personnage aussi rocambolesque que Jan Van de Graaf, c'est que l'on se risque, invariablement, à s'aventurer dans la zone floue où il devient difficile de séparer l'histoire de la légende, les faits du mythe. Car que sait-on réellement de Van de Graaf qui ne relève pas du domaine de l'invention populaire ?

Il serait né en 1568 dans le village de Graafsburg, dans l'actuel pays de Kandor, qui était à l'époque la province la plus orientale l'Empire Taranien. A dix-sept ans, il partit à la capitale et étudia dans la prestigieuse Académie Impériale. Il intégra le corps des diplomates, et ne tarda pas à devenir l'ambassadeur de l'Empire dans la cité-état de Catar Durad, forteresse Andvar qui contrôlait alors tout le passage maritime entre la Mer du Croissant et la Mer Intérieure. Il avait alors vingt-trois ans. C'est après trois ans passés auprès des "nains" de Catar Durad que le jeune Jan vit son destin à jamais lié à celui du pirate Bart Brimstone, le célèbre forban dont les actions contribuèrent à la déchéance de l'Empire.

Le récit qui suit est tiré des carnets et journaux de Van de Graaf. C'est un témoignage détaillé des événements qui entourèrent la chute de Catar Durad et la croisade vengeresse que livrèrent les pirates de Bart Brimstone contre l'armada impériale. Certains questionneront la véracité des faits rapportés, des aventures relatées sous la plume de l'ancien ambassadeur devenu lui-même flibustier. Comme je l'ai dit, vous vous apprêtez à pénétrer dans un domaine où rêve et réalité se confondent.

Mais ont-ils jamais été divisés ?

A Taranis, le 16 d'Edrian de l'an de grâce 1721.

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